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États-Unis : les Noirs en sport, entre quête de légitimité sociale et revendications politiques

Maurice Greene
Maurice Greene

La première moitié du XXe siècle, aux États-Unis, donne lieu à la mise en place de revendications généralisées de la communauté noire, et c'est dans cette période que vont apparaître, de fait, des figures exemplaires, dans tous les espaces de la société, et donc notamment au sein de l'espace sportif. Ce dernier espace se constitue à la fois comme un lieu d'intentionnalité de légitimité sociale et comme un point central de revendications politiques.

Pour commencer, il est important de noter qu'il y a depuis longtemps -et encore- un paradoxe évident entre la représentation des noirs dans l'espace sportif et dans l'univers social. En effet, si la sous-estimation des ressortissants de cette communauté fut de vigueur dans ce dernier espace, par la ségrégation civique, physique et juridique dont ils furent victimes, l'espace sportif est devenu en parallèle un espace de surestimation des noirs, par la réussite et le courage qui leurs furent attribués.
C'est sans nul doute ce paradoxe des représentations qui fît prendre conscience aux sportifs noirs de leur « pouvoir » discursif et idéologique dans l'espace au sein duquel ils évoluaient. Leur réussite sportive devînt rapidement un outil de légitimité plus élargi, notamment social et humain, comme s'ils devenaient porteurs de l'image même de leur communauté. La réussite publique d'un Noir -ici en sport, mais l'exemple peut aussi être pris en musique, en politique, en sciences ou dans tout autre espace-, dans un contexte de non-reconnaissance de cette communauté, est déjà profondément politique. Ils deviennent symbole de fierté, par la réussite sportive, au sein d'une nation qui les ignore encore. La reconnaissance sportive des athlètes noirs remet donc en cause le déni et le rabaissement social de leur communauté.

Jesse Owens à Berlin : une performance porteuse de sens

Jesse Owens - Jeux Olympiques de 1936
Jesse Owens - Jeux Olympiques de 1936

Prenons comme premier exemple Jesse Owens, né en 1913 à Oakville, qui marqua l'histoire par sa performance sportive aux Jeux Olympiques de Berlin, en 1936. En effet, cet athlète noir américain y remporte quatre médailles d'or consécutives, en 200m, 100m, 200m haies et saut en longueur. Pour parfaire ces victoires, il établit un record du monde par discipline athlétique. Et tout cela sous les yeux…d'Hitler en personne.
Cette réussite sportive prend la forme d'une réelle provocation, au sein d'une Allemagne, et d'une société toute entière, où la xénophobie et le racisme sont officiels et généralisés. Là où Hitler avait brutalement mis en garde le Comité International Olympique quant à la présence de sportifs noirs aux Jeux Olympiques, Owens ressort victorieux. Par sa réussite sportive, il remet de fait en cause toute la politique nazi et, à plus large échelle, toute idéologie raciste. Ce n'est pas la supériorité blanche qui sera ici mise en avant, ce n'est pas non plus la toute-puissance de la « race aryenne » dont les mérites seront vantés, mais le triomphe d'un sportif noir, petit-fils d'esclaves.
Hitler n'assistera pas à la remise des médailles, et la communauté noire, à travers le Monde, aura trouvé en la personne de Jesse Owens une figure de la « fierté noire » et une opposition symbolique au racisme social établit.

Mohamed Ali : provocations et revendications

Mohamed Ali -Cassius Clay
Mohamed Ali - Cassius Clay

Le boxeur Mohamed Ali, né en 1942 à Louisville, ou l'incarnation absolue de la volonté de légitimité sociale qui motive bon nombre de sportifs noirs du début du XXème siècle. Cette personnalité charismatique et médiatique se pose comme l'image même du sportif noir avide de reconnaissance en tant que telle. En effet, il ne cessa d'attribuer ses victoires à sa couleur de peau et à son origine ethnique africaine, comme des preuves tangibles de la « puissance noire ». Ali a voulu réussir en boxe dans le but de montrer "aux Blancs que les Noirs ne sont pas des citoyens de seconde classe". Par sa réussite sportive, le boxeur cherche à mettre en exergue l'importance de l'homme Noir, sa beauté et sa force. Il prendra sa revanche sur le racisme, donc il a été tantôt témoin, tantôt victime. Au fil de sa carrière, Mohamed Ali ne s'est pas seulement battu contre ses adversaires, mais contre une société qui le mît profondément en colère et qu'il a toujours cherché à changer, par la force de ses poings -sur les rings- et de ses mots -partout où il en avait l'occasion-.
Les sportifs afro-américains ne s'inscrivent donc pas dans un contexte isolé, aux simples déterminations sportives. En effet, le sport peut devenir un réel "espace de réaction" à un contexte plus général.

Malgré tout, cette vision idéalise largement la pratique sportive, la présentant comme un outil de légitimité sociale puissant. Mais les réalisateurs Alain Resnais et Chris Marker nuancent ce point de vue, dans leur documentaire Les statues meurent aussi (1953). La réussite sportive des Noirs est loin d'y être affirmée comme un moyen de légitimité sociale. Les athlètes noirs sont au contraire perçus comme de simples outils d'exaltation de la fierté patriotique des États -la plupart occidentaux- qu'ils représentent. La réussite des sportifs noirs n'est donc pas montrée dans ce documentaire comme une reconnaissance sociale d'eux-mêmes ou de leur communauté, mais dénoncée comme un rouage du mécanisme d'exaltation des nations occidentales. Il est alors difficile d'entrevoir une quelconque émancipation des Noirs par la pratique sportive. Au contraire, il serait intéressant de se demander si l'espace sportif ne deviendrait pas au contraire un nouveau ghetto pour la communauté noire, mise au service d'une simple fierté nationale.

Lorsque les revendications politiques investissent toutes les sphères sociales

Au milieu du XXème siècle, l'espace sportif n'est pas le seul à être traversé de protestations politiques. C'est toute la société américaine qui se retrouve bouleversée par une profusion de diverses revendications.

Rosa Parks

Prenons l'exemple de Rosa Parks, cette femme noire américaine qui refuse, le 1er décembre 1955 à Montgomery, en Alabama, de s'asseoir à l'arrière d'un bus. Par cette action contestataire, qui marque le début du Mouvement pour les Droits civiques, cette femme s'est concrètement opposée aux lois ségrégationnistes de l'époque, qui interdisaient ce comportement à la population afro-américaine. Après son arrestation, une cinquantaine d'intellectuels noirs américains décident de boycotter les transports publics de Montgomery, se mettant par le fait dans une situation d'inconfort et de difficultés de déplacement, dans leur vie quotidienne. Mais cette mise en danger a payé, car en 1956, la Cour Suprême des États-Unis décrète inconstitutionnelle la ségrégation dans les transports publics. Cet exemple marquant devint rapidement une preuve de l'importance des actions contestataires pour changer la société. Une multitude de revendications sociopolitiques pour la communauté afro-américaine suivent, et deux leaders charismatiques commencent à s'imposer publiquement, incarnant chacun deux pôles revendicatifs : Martin Luther King et sa « révolution non-violente » et Malcom X et sa « libération armée ». Sans oublier les étudiants noirs investissant un restaurant réservé aux Blancs, le 1er Février 1960 à Greensboro, en Caroline du Nord, mais aussi les Freedom Riders (les bus de la Liberté), remplis d'étudiants et de manifestants pour les Droits civiques, traversant les États du Sud -les plus violents- de long en large. Le premier parcours de ce genre, en 1961, démarre en effet à Washington et traverse ensuite la Virginie, la Caroline du Sud, du Nord, la Georgie, l'Alabama et le Mississippi. N'oublions pas non plus les Black Panthers, le festival musical afro-américain Wattstax, porté par le revendicatif Jesse Jackson -premier noir américain à s'être présenté aux élections présidentielles-, les ouvrages et manifestes engagés, les discours politiques en faveur des noirs américains, les morceaux de musique, etc.

Tommie Smith et John Carlos - Jeux Olympiques de Mexico, en 1968
Tommie Smith et John Carlos - Jeux Olympiques de Mexico, en 1968

Ce n'est donc pas dans un contexte isolé que se produit le geste devenu extrêmement célèbre de Tommie Smith et John Carlos, aux Jeux Olympiques de Mexico, en 1968. Ces deux athlètes noirs, tous deux vainqueurs du 200m, marquèrent eux aussi l'histoire en montant sur le podium leurs poings gantés de noir, en signe d'une protestation symbolique de la condition déplorable des Noirs aux États-Unis. Par cette action, les deux hommes mettent en place une rencontre et une superposition du discours politique et de l'évènement sportif. Si Tommie Smith se justifiera ensuite en affirmant qu'une contestation doit exister et se faire entendre sur tous les plans et qu'elle doit devenir inhérente à tous les espaces de la société -comme ici l'espace sportif-, ce ne sera pas l'avis du président du Comité International Olympique, Avery Brundage, qui décida, au terme de la remise des médailles, que Tommie Smith et John Carlos soient suspendus de l'équipe américaine, et exclus à vie des Jeux Olympiques.
Malgré tout, le geste symbolique des deux athlètes fit le tour du Monde, et devint l'image d'une sorte de « pouvoir Noir » à part entière. On vit en ces poings levés un appel de plus à se faire entendre et à devenir « visible », pour une population en mal de reconnaissance.
Une action contestataire est efficace si elle est symbolique et puissante, c'est-à-dire si le message qu'elle véhicule en elle-même fait réagir instinctivement le public, et si elle peut avoir un effet concret sur ses actions et son rapport au monde et à la société. En ce sens, le geste de Tommie Smith et de John Carlos fût un signe de contestation très important.

Pour finir, nous nous sommes ici contentés de développer quelques exemples parmi tant d'autres, dans un contexte géographique particulier -les États-Unis- , et dans un temps donné particulièrement court, au regard de l'Histoire, -la première moitié du XXème siècle-, mais il serait important de se poser de plus larges questions, notamment vis-à-vis de l'époque actuelle… Quel est, aujourd'hui, le statut des sportifs noirs ? La surestimation sportive déséquilibrée par rapport à la sous-estimation sociale est-elle toujours une réalité ? Et enfin, demandons-nous si la multiplication contemporaine des espaces d'expression entraîne-t-elle une perte de l'importance du discours sociopolitique dans l'espace sportif, ou a-t-il toujours lieu d'y être ?


Aude Béliveau

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