« Glazed Magazine : Tour de rue »


Portrait de Coeur - Jeune artiste nantais

Vivre de son art ou vivre pour son art c'est un peu la question à laquelle se confronte aujourd'hui Coeur, jeune artiste nantais. Conquise par ses jeunes singes endimanchés -prêts à concquérir le monde et pourtant le regard plein de cette naïveté qu'on cherche tous un peu au fond-, je décide de décrocher mon téléphone pour essayer d'en apprendre un peu plus sur ce type.

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De son parcours on retient son passage par le graffiti, la création d'un fanzine « Absence temporaire » avec ses potes, pour diffuser leurs illustrations, ses travaux pédagogiques (plaquettes scolaires anti-racket), des ateliers avec les enfants qui le passionnent. Parcours pas si atypique me direz-vous, sauf que Coeur est réellement « habité » je crois. Ce mec est animé par une quête animal. Il se sait « encore vachement jeune » comme il le dit lui-même, mais il nous prouve que le talent naît parfois tellement rapidement qu'il faut savoir en saisir l'instant. Et Thibault en a peut-être inconsciemment senti la fragilité. Quand on lui demande pourquoi la peinture à l'huile par exemple, il comprend l'étonnement, car c'est une démarche assez académique pour quelqu'un que l'on rapprocherait d'un courant artistique moins stricte, un peu plus street.

Direct dans son propos, il me livre une vision simple de son art, sans fioriture lexicale, parce que la fioriture ça sert à rien, à part planifier l'émotion, alors qu'ici il suffit de regarder pour que ça jaillisse tout seul dans nos synapses.

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« Coeur » ça vient d'ou ?

Coeur : Aujourd'hui j'ai trinqué les sprays contre les pinceaux. Mais j'oublie pas où et comment j'ai commencé. Coeur c'était mon pseudonyme pour signer les murs, ça reste le nom que j'utilise pour signer mes toiles.

Comment as-tu décidé de devenir peintre ?

Depuis mes premières expériences graffitis j'ai eu envie d'explorer mes capacités artistiques. J'ai pas eu de grande révélation dans ma prime jeunesse, c'est plus banal. Vers la fin des années lycée, j'ai commencé à vraiment prendre du plaisir avec le dessin, le mur a pris la place de la feuille et les bombes ont remplacé les crayons. La manière dont j'ai pu partager les sessions graffs avec mes amis m'a néanmoins plus marqué que la pratique elle-même. En cours d'Arts Appliqués je découvre le monde de l'art et son histoire. Je découvre Courbet, Goya, Le Caravage et la puissance de leurs créations. Par contre je suis très vite frustré par l'apprentissage des outils numériques et je sais très vite que si je continue dans la voie de la création je resterai fidèle aux outils plus traditionnels. Du coup je prends le chemin inverse : je pose les bombes, je lâche les murs et je me mets beaucoup plus sérieusement au travail, armé de pinceaux et peinture acrylique. J'aime ça et on m'encourage... Après les études je me lance un défi : Pendant un an je tente la vie d'artiste, si ça marche je continue, sinon je passe à autre chose...

Mes premières productions sont des mix-médias, acrylique et aérosol, ça me permet de produire rapidement car je n'oublie pas que je ne me laisse qu'un an pour faire mes preuves. C'est une période très intense.

et ça marche !

Oui, d'ailleurs j'ai été vite dépassé par l'engouement suscité rapidement. Une galeriste nantaise m'a repéré (Galerie Albane) et m'a poussé à produire en nombre. Avec le recul -presque 150 toiles aujourd'hui- la collection entière est assez impressionnante. C'est grâce à cette dame, que j'ai su m'atteler à une production en nombre, sur un même thème, une même approche esthétique et graphique. L'animal est un sujet qui me correspond.

Tu utilises la peinture à l'huile. C'est plutôt rare chez les artistes de ton age, qu'est-ce qui t'es passé par la tête !?

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Au départ, afin de pouvoir proposer un ensemble homogène de production, j'ai travaillé à l'acrylique et l'aérosol. Quand j'ai découvert la pratique de la peinture à l'huile, j'ai eu un coup de coeur terrible et ça m'a permis d'apprendre à prendre mon temps. La texture de l'huile est incomparable mais les toiles mettent du temps à sécher. Ca permet d'avoir du recul sur la création, de revenir dessus calmement, de multiplier les phases de transformation. Dans les esprits l'huile est beaucoup plus dure à manipuler, seulement je crois que c'est juste une question d'oser s'y mettre. L'utilisation reste assez simple en se penchant un peu dessus. Il reste juste l'inconvénient des vapeurs de thérébentine !

Tes productions sont un étonnant mélange entre des références anciennes et très contemporaines, à première vue, on se demande si l'artiste n'est pas un précurseur des temps anciens...

Je suis effectivement un artiste aux influences multiples, mais qui ne l'est pas ! La scène street et graff m'influence énormément, au même titre que des peintres comme Courbet, Manet ou encore Cézanne. Ces mecs là n'ont aucun artiste contemporain comparable aujourd'hui en matière de technique picturale de toute façon. Ils restent pour cela des références incontournables et insurmontables. En ce qui concerne mes contemporains j'admire des artistes comme Anthony Lister, Kim Cogan ou encore Ashley Wood. J'aimerais beaucoup ressentir quelque chose de commun dans nos travaux respectifs. En même temps je suis encore vachement jeune et je n'ai pas atteint la maturité suffisante pour avoir un regard vraiment objectif sur mon travail...

Ta série sur les animaux fait penser à ces tableaux de maîtres de maison réalisés sur commande et pas franchement excitant à réaliser pour les peintres. J'ai l'impression que tu détournes cette froideur du portrait classique en magnifiant l'animal, ils deviennent des êtres extrêmemement fragiles, touchant, respectables...

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Les « vieux » musées m'ont toujours attirés, jusqu'aux expositions de trophées de chasse. Leur aspect kitch et provocateur m'interpelle. Dans ma peinture je ne me prends pas au sérieux. Et la pratique de l'huile appuie ce décalage, toujours par rapport à l'image très académique qu'on s'en fait. Cette collection s'est imposé à moi alors que j'étais dans un processus, dans une volonté de recherche esthétique né de ce que je peux trouver de beau et de touchant dans le regard de l'animal. Au fil de mes recherches, et parce que j'avais envie de produire une série homogène j'ai multiplié les portraits. Dans son ensemble la série raconte cette recherche, sa force est là. Je n'ai pas cherché à traduire un concept ou à produire une oeuvre qui s'analyse au-delà de la simple volonté d'une grande production autour d'un même thème. C'est par ces toiles qu'on a commencé à me reconnaître en tant qu'artiste, j'en suis fier ; elles vivent par elles-mêmes c'est pas plus compliqué.

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Sur ton blog on retrouve ta collection principale que tu détournes de toi-même, tu portraitises Bob l'éponge et Mickey...

Faire de l'art c'est faire beaucoup de choses. Dans mon cas en plus tout m'intéresse et tout peut-être intéressant. J'ai juste du mal avec ce qui est trop intellectualisé. Quand je produis je me dis que je suis en train de faire quelque chose avec un pinceau et de la peinture, pas que je suis en train de créer un concept révolutionnaire et complexe. De fait, je m'autorise tout et surtout je m'offre la liberté de déborder largement sur ce qui est d'abord destiné aux galeries. Pour revenir à mon parcours, qui explique aussi ce besoin de recherches en marge, j'ai eu l'énorme chance d'être exposé alors que j'en étais encore à mes débuts. De fait il est primordial pour moi d'acter juste pour le plaisir de faire ; je ne suis pas « fini » dans mes démarches et j'ai beaucoup à apprendre. Et comme je ne veux pas m'enfermer dans une « histoire » de mes oeuvres je les détourne pour me provoquer.

Quel regard portes-tu sur l'art et sur la condition de l'artiste aujourd'hui ?

CoeurJe crois que l'art depuis une dizaine d'années subit une révolution importante avec le street art qui naît d'une certaine révolte, notamment par rapport à l'académisme. Je veux m'inclure dans une jeunesse artistique qui a encore peu de recul sur sa pratique mais qui tend à développer des univers graphiques nouveaux. Pour ce qui est du métier de peintre, j'ai toujours idéalisé cette vie. Faut être con pour rejeter la possibilité de vivre de son art. En même temps je comprends ceux qui renient idéologiquement le marché de l'art. Mais peut-on vivre sa vie les yeux fermés sur les réalités financières auxquels nous sommes tous confrontés en tant qu'hommes vivant sur cette planète ? J'ai pu être révolté à un moment, mais je crois qu'il faut savoir aussi profiter de ce que la vie nous apporte. Vivre de son art apporte aussi un sentiment de liberté. En ce qui concerne la condition de l'artiste elle n'est pas forcément évidente. Déjà par ce rapport commercial qui vous enferme dans une nécessité de créer plus que dans une volonté de. Comme je veux que la peinture reste une liberté je me pose aujourd'hui la question de vivre pour son art et non par son art. Je me demande effectivement si je ne devrais pas trouver un job alimentaire pour que la peinture, à long terme, reste un plaisir. Même si ce que je vis aujourd'hui est assez extraordinaire et que je suis encore pleinement animé !

De tes édudes graphiques à L'ISAA que te reste t'il ?

La connaissance et la passion pour l'histoire de l'art. Et la faculté de poster sur mon blog de meilleurs visuels de mes productions. En effet l'ordinateur me sert à diffuser mes toiles, mais c'est tout. Je suis littéralemnt tombé amoureux de l'objet et je pense que je ne pourrais jamais m'astreindre à créer numériquement. L'unicité d'une oeuvre manuelle n'a pas d'équivalent numérique.

Tu as un atelier où l'on peut te voir travailler ?

J'ai vécu pendant 6 mois dans une maison assez grande pour y recevoir du public. J'avoue que c'était pas si génial que ça comme expérience. Timide de nature, je ne savais pas vraiment quoi répondre aux compliments, aux questions... De toute façon aujourd'hui je travaille chez moi et c'est beaucoup trop petit, ça m'arrange... !

Et la performance public ?

L'été dernier j'ai pu en faire une avec l'artiste Chaé. Le principe m'a plu et l'esprit est différent que l'intrusion du public sur le lieu de travail, puisque là tu actes pour lui et c'est prévu ! Ça se rapproche de ma préparation en amont d'une exposition. À chaque fois que cela est possible, quelques jours avant le vernissage je viens m'approprier le lieu de l'expo en le personnifiant un max. Ça me permet de donner une vision différente de mes réalisations à chaque fois. Un univers différent pour que les toiles puissent naître à nouveau.

Et les collaborations artistiques ?

La première de toutes a été la création d'un fanzine « Absence Temporaire » avec deux acolytes de l'école, HS qui bosse à Paris aujourd'hui et Chaé 46 qui est lui aussi à Nantes. On a pu le diffuser sur 5 numéros entre Tours et Nantes, en auto-édition, ça varie de 100 à 300 exemplaires. Et ça a donné naissance au collectif Tonkar, environ 11 personnes, photographes, peintres, graffiti-artistes,... Notre dernière exposition c'était à Pol'n l'an dernier à Nantes. J'ai participé à pas mal d'expositions collectives comme à la galerie GHP à Toulouse ou SpaceJunk à Lyon et Bayonne.

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Pour finir, le Top 3 qui deviendra peut-être un classique d'UC :

Top 3 musique

Stupeflip - The Hypnoflip invasion
The Doors - tout
Jacques Brel - tout aussi

Top 3 films

La trilogie retour vers le futur
La tour montparnasse infernale
Into the wild

Top 3 artistes

Jenny Saville
Lucian Freud
Banksy

Top 3 crew artistiques

Mixed Media Crew

Herakut

Da mental vaporz

Pour voir les travaux de Coeur, il travaille de façon permanente avec les trois galeries suivantes :

Galerie Albane (Nantes)
Galerie des Remparts (Bordeaux)
Galerie Artevistas (Barcelone)

Si c'est trop loin de chez vous pour le moment on peut déjà découvrir certaines pièces sur son blog.

Pour aller plus loin, on peut suivre les liens suivants, pour visiter les galeries des artistes cités par Coeur...

ASHLEY WOOD
COGAN
LISTER

Tous droits réservés : Coeur / Limouni / Marc Bonzon

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