« Glazed Magazine : Tour de rue »


"FAMAS" - Histoire de l'effacement et de la polémique autour du projet artistique

Grenoble, une œuvre, l'école d'Art, le contexte est posé : une mitraillette, peinte sur le préfabriqué, visible de tous ceux qui passent par la rue Lesdiguières et quelque chose d'écrit en arabe à côté. "Hamas", ont traduit certains. "Famas" (fusil d'assaut français bien connu) ont répondu d'autres. Et puis, dans le doute, la mitraillette et l'inscription ont été recouvertes le 28 novembre dernier. Retour sur l'évènement passé inaperçu dans les médias locaux, ou presque.

Vue d'ensemble de l'oeuvre FAMAS

J'ai présenté FAMAS au sein de l'Atelier Recherche et Création nommé Délocalisation. J'ai entrepris de travailler à partir d'un constat d'actualité : l'importante place de la France parmi les pays exportateurs d'armes.

L'idée de départ était de présenter ce qui pourrait être un conteneur d'armes en partance pour l'étranger. Pour cela, j'ai choisi de reproduire un agrandissement d'un FAMAS. Il s'agit du fusil d'assaut par excellence de l'armée française ; elle est en outre fabriquée à Saint-Etienne (Rhônes-Alpes). Sa forme particulière la rend facilement identifiable, nul besoin ainsi de rajouter une cocarde ou un drapeau tricolore pour signifier la provenance française de cette arme.

L'écriture en rouge à droite, signifie "FAMAS" en langue arabe. J'ai choisi de traduire le nom de la marque pour évoquer son exportation vers un pays étranger, en l'occurrence hors Union Européenne.

L'arme employée ici en grand format se trouve être une allégorie de l'intervention indirecte de la France, par l'envoi de matériels militaires vers des zones de conflits.

Conscient de la visibilité de cette face du conteneur, de son implantation dans l'espace public du centre ville Grenoblois, j'avais à coeur de réaliser une peinture propre, sans bavure, avec un choix de couleur épuré, afin d'accentuer les contrastes et ainsi donner plus de force et d'efficacité à l'impact visuel.

Je ne voulais pas laisser croire qu'il aurait pu s'agir d'un tag ou de tout autre pochoir illégal fait à la vite, mais bel et bien d'une peinture soignée et précise, afin de renforcer le doute et les questionnements du spectateur.

J'ai travaillé à la bombe de peinture Montana "94" et réalisé les pochoirs à l'aide d'un rouleau de papier autocollant. J'ai d'abord mesuré puis agrandi les dimensions de l'arme et du lettrage, pour ensuite les retracer puis les découper au cuter dans le papier autocollant.

Famas en cours de réalisation

J'ai d'abord repeint toute la face en blanc avant d'y apposer les motifs. J'ai terminé la réalisation le 6 novembre 2012. J'ai d'abord inscrit "FAMAS" en petite taille sous l'écriture arabe en guise de traduction et également en guise de titre. Devant les critiques sur le faible apport de cette inscription venant expliciter et enlever une part de la réflexion aux spectateurs, j'ai décidé d'ôter cette typographie qui en disait trop.

Histoire de l'effacement

J'ai terminé ma peinture intitulée FAMAS le 06 Novembre 2012. Elle était située sur l'un des deux conteneurs situés sur le parvis de L'Ecole Supérieure d'Art et de Design Grenoble-Valence. Les deux premières semaines d'existence de cette oeuvre furent paisibles. Plusieurs étudiants m'ont avoué avoir reçu des questions de passants à propos du sens et/ou de la belle visibilité de ces motifs implantés dans l'espace publique du centre ville grenoblois. La face peinte a été ensuite taguée, j'ai repassé du blanc par dessus peu de temps après.

Le 22 Novembre, le Directeur général des Affaires Culturelles (D.A.C.) de la ville de Grenoble a appellé les responsables de l'E.S.A.D. afin de leur demander des précisions sur la signification de l'inscription en rouge sur le conteneur. Ce coup de fil manifestait en fait une inquiétude de la part de la ville de Grenoble, qui est également le principal subventionneur de l'E.S.A.D.

Le lendemain, le chef de cabinet du maire en personne appelat l'E.S.A.D. pour signaler que l'inscription à l'entrée de l'école pouvait prêter à confusion. En effet des membres de la communauté juive auraient dit qu'il y avait un problème de compréhension, mettant en avant la confusion textuelle entre FAMAS et HAMAS. Avec la reprise récente des conflits armés, la face du conteneur a dût éveillé une certaine émotion et surtout beaucoup de questions et d'incertitude envers ce qu'elle présente devant un établissement publique. Le chef de cabinet demandat alors poliement de retirer cette inscription. Il fut en outre précisé que des gens exercait une pression en ce sens et que cela engendrait un risque à l'encontre de l'ordre publique. Pour situer le contexte, il est important de rappeller que l'actualité du mois de Novembre 2012 a été marquée par la reprise du conflit Israëlo-Palestinien. Le 14 Novembre, l'armée israëlienne lance l'opération militaire "Pilier de Défense" à l'encontre du HAMAS (mouvement islamiste palestinien créé en 1987 constitué d'une branche politique et d'une branche armée).

Petite anecdote : Il paraîtrait d'ailleurs que la première réaction de J.NORIGEON, directeur du site de Grenoble, lorsqu'il vit la pièce pour la première fois, fût : "Ohlala, dur d'être directeur, on va avoir des problèmes..."

La situation fût exposée entre les responsables de l'E.S.A.D et l'artiste-enseignant qui surpervise les travaux dans et sur les deux conteneurs face à l'école. Finalement, le directeur de L'E.S.A.D., J.Norigeon pris sa décision et rappela la mairie, ils convinrent alors ensemble d'effacer le conteneur pour le jour même avant 16H00.

Cette décision ne fît pas l'unanimité au sein des responsables de l'E.S.A.D., mais en qualité de directeur, J.NORIGEON s'est positionné en considérant les demandes de la mairie ainsi que le serieux des éléments présentés dans cette affaire. Certes, cette oeuvre n'était pas destinée à durer très longtemps mais la réutilisation de cette face pour un autre travail d'etudiant de l'école ne sétait pas encore présentée. Le président de l'école fût certainement embarrassé, d'avoir à ordonner cet effacement, et également que des pressions se répercutent sur son établissement.

L'ordre de l'effacement a été donné aux techniciens de l'E.S.A.D. Ces derniers m'ont ensuite demandé d'y procéder moi-même. J'ai décidé de refuser de le faire, en prenant soin de dépêcher quelqu'un pour filmer l'effacage. Finalement, le technicien préposé demanda à un étudiant de l'E.S.A.D., travaillant également dans l'atelier des conteneurs, d'effacer l'inscription et l'arme, ce que ce dernier fît le vendredi 23 novembre à 17H15.

FAMAS lors de l'effacement

FAMAS lors de l'effacement

Réflexions

En réalisant ce projet, je n'ai pas cherché à faire ou à adopter une posture politique. FAMAS peut être défini comme une image faisant cohabiter 3 choses : un fond blanc, une arme, et une calligraphie arabe. C'est la rencontre de ces trois images, à un temps donné, vue et interpretée par un spectateur qui pose problème. En ce sens, il est important de noter que dans cette affaire, le contexte politique et mondial a rattrappé l'oeuvre. En effet la polémique sur l'inscription, faisant suite à la reprise du conflit au Moyen-Orient n'est survenue qu'après une dizaine de jours d'existence de l'oeuvre.

C'est ici également la question de la compréhension lors du premier coup d'oeil (les 5 premières secondes) qui est mise en jeu. Bien entendu, j'avais conscience que cette association d'images pouvait engendrer des raccourcis dans la tête des gens, par exemple ( arme + arabe = terrorisme ) mais ce n'était pas dans mon intention de m'adresser à une communauté en particulier qu'elle soit politique ou religieuse. Ce travail avait simplement pour but de signifier un chargement d'armes en partance pour l'étranger.

Cela renvoie à une question plus large : "à qui appartient l'espace public ?", on peut considérer que si l'espace public en question est aux vues de tous, alors il appartient à tous. Sachant que le trottoir s'adresse à tout le monde, il devient important d'essayer d'avoir le recul nécéssaire pour calculer et assumer l'impact qui va être atteint.

De plus, la visibilité et la présence au sein des grilles du parvis fait que ce conteneur peut être vue comme une fenêtre de l'E.S.A.D. sur l'extérieur. Cela peut prêter à confusion, s'agit-il du travail isolé d'un étudiant ou bien est-ce un message officiel choisi et assumé par la direction de l'école ? Ce travail fait suite à une reflexion menée dans l'un des Atelier de Recherche et Création nommé Délocalisation. Slimane Rais, artiste enseignant qui supervise ce module m'a aidé à construire mon projet jusqu'à sa forme finale et à valider les paramètres de sa réalisation.

À la suite de l'effacement, le calendrier qui a été fixé me placait comme étant dans le premier groupe d'étudiants de Délocalisation à présenter des travaux. La question de me réapproprier cette face du conteneur était donc inévitable. D'autant plus qu'elle était laissée telle-quelle, les motifs grisés grossièrement. Je me suis ainsi décidé à presenter un nouveau travail sur cette face. Forcément, qu'elle soit forte ou légère, claire ou éloigné, cette nouvelle face serait une réponse. Mais pas une réponse poussée par l'engouement, il fallait que ce soit un travail à part entière, ayant sa propre cohérence, sa propre origine de construction et qui porterait en lui un clin d'oeil à FAMAS et son histoire.

Après avoir beaucoup réfléchi sur les formes, et imaginé une foule de conteneurs possibles, je me suis penché sur la cause de la polémique. Cette dernière est basée sur la calligraphie arabe, et non pas sur l'arme. J'ai donc décidé de répondre pour et par la calligraphie et non par un visuel rappelant l'arme.

J'ai également choisi de ne pas m'emporter dans une réponse provocatrice, revendicatrice ou même trop politique, ce qui n'était d'ailleurs pas mon propos pour FAMAS. J'ai donc repris la raison qui m'avait amené à écrire famas en arabe. Il s'agissait d'un certain désir de travailler la calligraphie et le lettrage autrement que par son utilisation classique, notamment par l'utilisation d'un alphabet non occidental et par le biais d'un pochoir.

En ce sens, j'ai décidé de refaire de la calligraphie et en plus grand format. Après avoir beaucoup cherché dans diverses directions je me suis recentré sur les pratiques qui me sont propres. En replacant ce projet dans mon champ, j'ai fini par trouver le projet autonome que je cherchais. Une nouvelle face dans laquelle je retravaille un de mes anciens concept : "rien rien rien" signifiant "trois fois rien" ; allusion à l'expression française "une fois rien : c'est rien, deux fois rien : c'est pas beaucoup mais trois fois rien c'est déja quelque chose.".

Maquette du projet 'Trois fois rien'

Ce visuel est composé en trois parties : trois fois le mot "rien" le premier à gauche en français, celui du centre en hébreu et celui de droite en arabe. En choisissant cet ordre et ces langues, je reprend les élement de la polémique, à savoir le français pour signifier l'artiste, l'ecole et l'origine du Famas, l'hébreu pour signifier les contestations et pressions de la communauté juive ; et l'arabe pour rappeler l'inscription "famas" en arabe : source de la confusion de FAMAS. J'ai pris soin de réflechir au placement des ces trois mots, en effet placer le "rien" français entre l'hébreu et l'arabe, aurait été possible source de mauvaises lectures. Par exemple : l'artiste a t'il voulu dire qu'il n'y a rien entre les arabes et les juifs ? Ne cherchant pas à créer des polémiques pour le plaisir, j'ai choisi l'ordre qui me semblait le plus logique dans un souci de clarté, et sans alourdir mon propos.

À mes yeux "Trois fois rien" est autant une réponse qu'une question sur toute cette affaire. Il y a d'une part l'ironie de répondre "rien" alors que j'ai imaginé tant de réponses possibles, et qu'il y aurait tant à répondre. Cela également reprend le fait qu'une simple traduction de mot peut prendre de l'ampleur et dépasser le sens initial du mot , comme se fût le cas avec "famas".

J'aime aussi beaucoup le double sens du mot rien, ce mot designe ce qu'il n'est pas. Dans ce travail il est important et amusant de préciser qu'il y a quelque part "rien" à lire et "rien" à comprendre. Cette ouverture d'interprétation laissée ouverte est également un élément déja présent dans FAMAS. Cette compréhension sera peut-être complète et directe pour certains, mais d'autres auront besoin d'explication pour lire les différents "rien" et pour en extraire l'expression populaire "Trois fois rien". Par ailleurs, la valeur que représente réellement le raccourci "trois fois rien" dépend totalement de celui qui l'emploi. Par exemple si on parle d'argent, cette expression peut couvrir un large spectre de sommes.

Je choisis pour ce nouveau projet de peindre le fond en noir, non sans quelques soucis et retards dus à la neige, et de peindre les inscriptions en blanc. Ce changement de fond, marquera une rupture avec le visuel précédent, et l'impact graphique n'en sera que renforcé. En ce sens j'utiliserai dans une recherche de précision, des rouleaux de papier autocollant en guise de pochoir. Le fond sera fait à l'acrylique noire brillant et j'utiliserais des sprays "mtn 94" pour le blanc.

E.H

ndlr : Comme d'hab, la rédaction ouvre le débat.

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