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Dead Drops : le peer-to-peer urbain à l'essai

Depuis deux ans, la dissémination de clés USB dans les murs des plus grandes villes du monde rend possible l'échange de fichiers numériques. L'espace public devient un lieu d'échange et de partage, ouvert à tous les initiés.

Une « Dead Drops » installée le 19 décembre 2010 le long de la promenade verte de Picpus (12e arrondissement).

Le libre-partage de données informatiques sans intermédiaire ni restriction : une utopie ? Peut-être pas. L'artiste allemand Aram Bartholl en a fait une belle démonstration lorsqu'il a lancé, à l'automne 2010 le projet « Dead Drops ». En résidence à New York, il décide d'installer cinq clés USB dans les murs de la « grosse pomme ». Une initiative qui depuis, en a inspiré bien d'autres.

En à peine plus de deux ans, les Dead Drops sont devenues un phénomène mondial. Le site officiel du projet, mis à jour à chaque nouvelle installation, recense actuellement près de 1086 clés, dans plus d'une cinquantaine de pays différents, de l'Albanie à la Tasmanie, en passant par Israël, l'Arabie Saoudite, ou encore le Ghana. Dans le peloton de tête, l'Allemagne avec 289 clés, les États Unis avec 196 clés, puis la France avec 170 clés.

Pour les installer, nul besoin d'être hacker ou informaticien. Les plus hésitants peuvent d'ailleurs se laisser guider par l'un des nombreux tutoriels vidéo disponibles sur Internet.

Marie Anne Chenerie en a fait l'expérience dans la rue des Gobelins, au printemps 2011. « J'ai aimé le côté transgressif du geste, le fait de creuser le mur, de faire quelque chose d'anormal » admet cette responsable des ressources humaines chez HSBC.

Paris : une quête de longue haleine

Ile de la Cité, Centre Pompidou, Jardin des Tuileries, Parc Monceau, Pont des Arts… La recherche des 25 clés parisiennes pourrait prendre l'allure d'un circuit touristique. Mais la réalité du terrain est bien différente. En effet, dénicher ces clés nécessite non seulement une bonne préparation en amont (localisation sur le site deaddrops.com), mais également sur le terrain une détermination sans faille.

Douées de mimétisme urbain, caméléons modernes de l'échange culturel, les clés USB sont totalement intégrées dans les murs de bétons, structures de ponts ou cadenas dissimulés. Les ravalements de façades, travaux urbains, et clôtures de chemins d'accès compliquent encore un peu la tâche.

Il est de plus parfois surprenant de découvrir que le dépositaire n'a pas toujours opté pour un lieu facile et accessible. Tel le bosquet du Jardin des Tuileries, plus fréquenté pour des ébats sexuels et des besoins naturels, que pour ces échanges intellectuels.

Une fois l'emplacement localisé, il faut éliminer les clés disparues de leur sarcophage de ciment, les clés trop enfoncées ou écrasées devenues inaccessibles au téléchargement, et les clés rendues inutilisables par la rouille et l'usure du temps. Au terme de cette quête de longue haleine à travers la capitale parisienne, restent seulement cinq clés, ultimes survivantes de ce projet un peu fou. Un bien maigre butin …

Melting-pot informatique

Une fois le précieux sésame débusqué, commence alors le véritable travail d'initiés. Il s'agit de transférer les données sur son ordinateur, dans un équilibre parfois précaire. De quoi interpeller les passants du square Tino Rossi (5e arrondissement), du passage Saint Antoine (11e), de la rue des Envierges (20e), de la promenade verte de Picpus (12e), ou encore les étudiants de l'INSEEC (10e).

Au total, 6,49 GB sont collectés, avec pêle-mêle, des données informatiques très hétéroclites. Musique et photographies tiennent le haut du pavé, savant mélange de souvenirs de vacances et de chansons d'anthologie, de fond d'écrans classiques et d'essais artistiques, abstrait ou autoportraits, plus ou moins réussis.

Viennent ensuite, sans aucune logique, une méthode de musculation, un cours de fiscalité, un mode d'emploi pour devenir hacker, un épisode de manga, un court-métrage sur le réseau ferroviaire argentin, des caricatures politiques ou encore des animations « coquines ».

À l'heure du web 2.0, les Dead Drops, bien qu'éphémères, ont relevé le défi : redéfinir la rue comme lieu d'échange privilégié. Un symbolique pied de nez aux Hadopi et autres Lopsi qui tentent de museler le Net.

Claire Williot

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