« Glazed Magazine : Tour de rue »


Harlem Renaissance - Mouvement artistique, politique et culturel constitué suite à la marginalisation de la population noire New-Yorkaise

Le mouvement de la Harlem Renaissance, appelé aussi New Negro, voit le jour entre les années 1920 et 1930 dans le quartier new-yorkais de Harlem. Il survient à une période profondément cruciale pour la communauté noire aux États-Unis, de par son besoin de reconnaissance et de légitimité.

Harlem Renaissance

Même si le mouvement évolue dans plusieurs domaines de création, c'est en littérature qu'il s'épanouit le plus. En effet, il est porté par une jeune génération d'écrivains noirs qui s'inscrivent spécifiquement dans trois directions complémentaires : la volonté de s'approprier leur héritage africain, la revendication de leur identité américaine et la dénonciation des conditions déplorables des Noirs aux États-unis. Ce dernier aspect est particulièrement urgent, les Afro-américains constamment sous le joug de la ségrégation raciale, qui se traduit par des lynchages – plus ou moins publics – ou par des injustices sociales instituées.

Pour comprendre l'origine de ce mouvement culturel au sein du quartier d'Harlem, il est important de redéfinir la situation de la communauté afro-américaine à cette période et d'observer ses déplacements géographiques décisifs. En effet, une bonne partie des noirs américains viennent d'être libérés du système esclavagiste, par le XIIIème amendement, et ont une intense envie de vivre, de profiter de cette liberté nouvellement acquise et de s'intégrer au mieux à cette société dont ils furent longtemps forcés de rester en marge. C'est dans cette optique qu'une bonne partie quitte les états du Sud – les plus esclavagistes – au début du XXème siècle pour arriver en masse au Nord des États-Unis, et notamment à New-York. Cette fameuse ville à l'attrait social et culturel sans précédent, où tout semble se jouer, cité emplie de promesses et d'idéaux d'un rêve américain qui paraît se dessiner enfin...

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Mais la plupart des noirs américains arrivés à New-York vont rapidement prendre conscience qu'il y a les promesses et la réputation d'un côté et la réalité sociale et humaine de l'autre, et que la rencontre est souvent violente et douloureuse... En effet, malgré l'abolition de l'esclavage, le racisme quotidien des Blancs envers les Noirs reste profondément présent dans les pratiques sociales, voire banalisé et justifié par les lois ségrégationnistes. La communauté afro-américaine va rapidement être rejetée du cœur de New-York, en marge de l'énergie sociale, professionnelle et culturelle centralisée, et reléguée dans les quartiers périphériques, comme Harlem. Cette vie ghettoïsée va devenir la seule réalité possible pour cette population.

En dépit des circonstances, et c'est ici que toute la force se joue, la communauté d'Harlem prend rapidement le parti de renverser sa marginalisation brutale en force productive, comme une affirmation de son légitime dynamisme social. Ce quartier devient le théâtre principal d'une véritable révolution. La concentration impressionnante d'artistes et d'intellectuels afro-américains qui se retrouve dans cet espace urbain périphérique - les activistes Marcus Garvey et WEB du Bois, l'écrivain, poète et journaliste Langston Hugues ou encore Duke Ellinghton et Louis Amstrong – en fait un foyer de création majeur. C'est Alain Locke, écrivain, philosophe et mécène afro-américain, qui associe l'expression « New Negro » à la Harlem Renaissance, lorsque qu'il édite, pour le magazine Survey Graphic, un numéro intitulé Harlem : Mecca of the New Negro. Le but de cette publication est de chercher à définir le mouvement et à en définir les concepts fondamentaux.

Reprenant la même idée, Locke fût à l'initiative de l'ouvrage New Negro, une anthologie d'oeuvres, essais et textes fondamentaux créés par des hommes et des femmes, tant noirs que blancs, américains, antillais et même européens. Tous tendent, collectivement, à mettre en exergue le poids de l'histoire du peuple Noir, longtemps dominé et infériorisé, à travers le Monde, tout en cherchant à penser la rencontre et l'interaction entre les cultures. (Les prémices du Tout-Monde d'Édouard Glissant s'écrivent). Alain Locke contribue aussi à l'implantation et à l'essor de plusieurs journaux à Harlem, tels que le Amsterdam News Age, The New Negro World, ou encore que le magazine du défenseur des Droits civiques WEB du Bois, The Crisis, qui ne cessera de combattre, par les mots, la discrimination raciale. Tous ces journaux participent largement à la diffusion et à l'expansion de la culture d'Harlem.

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La marginalisation devient donc une force pour cette communauté depuis longtemps rejetée socialement, qui y trouve une énergie artistique productive, affirmée et collective. Harlem devient attractif, tout comme la communauté noire elle-même qui impose, à sa façon, sa place au sein de la société américaine. Toni Morisson, auteure afro-américaine contemporaine, rend hommage à cette effervescence dans son roman Jazz, qui se déroule en 1926 à Harlem. Les mots y sont pleins d'une énergie intense et vivante, et l'auteure met en scène une fresque humaine et sociale d'une communauté qui ne cesse de s'épanouir, rencontrant d'inévitables obstacles, mais qui avance toujours plus obstinément vers l'avenir et vers son affirmation au sein des États-Unis tout entiers.

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Mais, au-delà du foisonnement artistique et de l'émancipation culturelle, Harlem va devenir le lieu de regroupement de l'élite afro-américaine et d'une certaine élite blanche, notamment par le prestige qu'acquièrent quelques universités qui y sont implantées. Prenons par exemple Columbia, l'une des universités de la Ivy League (avec Chicago, Philadelphie et Harvard), ou encore le City College of New-York, situé sur une colline qui surplombe le quartier et qui est ouvert aux plus défavorisés et aux minorités ethniques américaines. C'est cette université que fréquente, entre autres, le poète et romancier Jean Toomer.

Cette avancée permet donc aux Noirs américains – parmi d'autres minorités -, d'avoir accès à des études supérieures « convenables », au même titre que les Blancs. La Harlem Renaissance se définit aussi et surtout par cet accès au savoirs et aux connaissances pour les populations marginalisées. Le retournement de la situation discriminatoire et l'idéal d'égalité sont donc ici portés par l'enseignement et la scolarisation en études supérieures, représentée comme une première étape pour accéder aux plus hautes sphères de la société.

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Il est néanmoins important de noter que, si quelques Noirs peuvent accéder aux universités de la Ivy League, les idées qu'ils commencent à véhiculer, contre la ségrégation raciale par exemple, ou les nouvelles disciplines qu'ils favorisent à fonder – la sociologie, l'économie politique ou l'anthropologie culturelle -, sont autant de thèmes qu'ils peinent à développer. La ségrégation est une réalité pour les universitaires noirs, dont les seules tribunes d'expression demeurent encore et toujours les universités « noires ». Leur place comme chercheurs et intellectuels doués d'expression et de réflexion à part entière reste encore loin d'être acquise, et la distinction entre « société blanche » et « société noire » demeure profondément ancrée dans le milieu universitaire et, il ne faut pas se le cacher, dans la société toute entière.

Mais pour revenir à la Harlem Renaissance, survenue dans un redoutable et douloureux contexte de ségrégation, c'est tout de même toute une communauté qui a su retourner sa situation d'exclusion et acquérir une fierté profondément humaine, culturelle et sociale. Car c'est bien de fierté dont il s'agit, de garder la tête toujours haute face à l'oppresseur, ou à celui qui se pose lui-même comme étant l'ennemi. En effet, si beaucoup ne considèrent pas les Noirs comme des êtres humains et socialisés à part entière, ceux-ci vont se donner les moyens de renverser la tendance. La création artistique et l'affirmation politique et universitaire vont permettre à la communauté noire américaine dans son ensemble de trouver une réelle légitimité. C'est sa place dans la société qui est en jeu, celle-là même que beaucoup cherchent à nier. La population afro-américaine a pris le parti – non sans difficultés et souffrances – de se représenter elle-même comme un élément social valorisé et surtout valorisable.

La Harlem Renaissance influença directement la Négritude, portée par Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor à Paris, dessina les prémices du Black Power, forma les idées du Panafricanisme de Marcus Garvey et peut encore offrir à tous un modèle à suivre. L'idée à retenir étant que chacun peut trouver son propre moyen d'affirmation pour exister personnellement et collectivement, qu'il passe par le travail, la vie politique, les recherches universitaires ou encore par la création artistique et culturelle. Et ainsi affirmer, comme le scandait si bien Jesse Jackson au festival de Wattstax : « I am somebody »...

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