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La Blaxploitation : une mise en scène de l'esthétique, du style de vie et de la culture musicale des noirs américains

Officiellement lancée par les studios hollywoodiens dans les années 70 pour valoriser l'image des noirs américains, la Blaxploitation est avant tout mise en place pour toucher un nouveau public, et donc engranger de nouveaux profits. Mais les personnages interprétés par des acteurs noirs ne sont enfin plus au second plan, ou dénigrés, mais de véritables héros, fiers, libres et courageux (surtout face aux Blancs).

Blaxploitation - Illustration : Lucien
Lucien ©

La communauté afro-américaine peut enfin s'identifier aux films et aux personnages qui leurs sont présentés. L'acteur Samuel L. Jackson a déclaré : « C'était la première fois que je voyais à l'écran quelqu'un qui me ressemblait, qui parlait comme moi, qui s'habillait comme j'aurais aimé m'habiller et qui était un héros. » L'imaginaire collectif se transforme et les codes culturels s'élargissent ou s'inversent. Les cloisonnements imposés notamment par la ségrégation raciale s'effondrent, et les afro-américains commencent à véritablement exister et à être représentés comme ils l'entendent. Rappelons que la Blaxploitation arrive aux États-Unis à une époque où les contre-cultures explosent et prennent une nouvelle ampleur. Sur tous les plans et à travers le Monde, les années 70 incarnent une véritable émancipation de la société.

Tous les genres cinématographiques sont repris par la Blaxploitation : les films policiers, d'horreur, d'arts martiaux, de western, d'espionnage, de gangster, politiques ou comiques. Les films deviennent, pour la plupart, de véritables porte-paroles de la vie quotidienne et des difficultés vécues par les afro-américains, telles que la drogue, la corruption, la prostitution, le racisme policier ou même la violence sexuelle…

Dès 1975, la Blaxploitation s'épuise néanmoins. Les films produits à la chaîne commencent à lasser le public. Les bases formelles et scénaristiques, très similaires entre elles, ne surprennent plus. Ce genre, innovant à sa création, fût sûrement trop exploité et n'a pas su se renouveler suffisamment pour tenir dans le monde impitoyable du cinéma hollywoodien. D'autant plus que les blockbusters sont arrivés, et avec eux les incroyables revenus engrangés. La Blaxploitation, qui n'était finalement qu'un genre cinématographique indépendant, n'a pas fait le poids.

L'influence du genre dans la société et le cinéma est malgré tout incontestable. Ses codes, ses valeurs et son esthétique sont notamment repris chez des réalisateurs comme Spike Lee ou Quentin Tarantino. Ce dernier rend hommage au style en réalisant Jackie Brown (1997) ou en utilisant des morceaux de la bande originale de Truck Turner, d'Across 110th Street ou de Coffy dans la saga Kill Bill. Un remake du film policier Shaft est réalisé en 2000 par John Singleton, avec Samuel L. Jackson dans le rôle principal. Black Dynamite, parodie explosive de Scott Sanders, sortie en 2010, reprend pour sa part tous les codes et stéréotypes des films de Blaxploitation.

Blaxploitation - Sidney Poitier - Illustration : Lucien
Lucien ©

Les précurseurs de la Blaxploitation

Le genre n'est évidemment pas arrivé dans l'univers culturel des États-Unis sans aucun précédent. Des « pionniers » avaient déjà commencé à redéfinir la place des noirs américains dans le cinéma hollywoodien et à s'affirmer en tant que tel. Prenons par exemple Harry Belafonte, chanteur et acteur, qui a notamment joué en 1954 dans le film « Carmen Jones », pour lequel le réalisateur Otto Preminger est allé, selon Belafonte lui-même, « contre le courant en montrant des Noirs intelligents et dignes ».

Il y a aussi, et surtout, Sidney Poitier. Si d'aucun lui reprochent d'avoir trop accepté d'être cantonné aux rôles de personnage noir « type » -sage et simple- des films réalisés par les Blancs, il est indéniable que cet acteur a redéfinit, par ses choix de carrière, la place des noirs américains dans le cinéma et dans la société. Dans des films comme « Devine qui vient diner ? », « Dans la chaleur de la nuit », ou encore « The Lost Man », le racisme et les stéréotypes raciaux sont au centre de l'histoire, et tentent d'être abolis tout au long de l'intrigue.

Mais c'est peut-être par sa carrière de réalisateur que Sidney Poitier se révèlera le plus engagé en faveur de la communauté noire américaine et qu'il sera le plus proche de l'univers de la Blaxploitation. Par son premier film Buck and the preacher (1972), dans lequel il partage la vedette avec Harry Belafonte, il réalise un véritable western à la John Ford, par les codes et éléments utilisés (chevauchées sauvages, canyons, indiens, braqueurs de banques, etc.). Mais, cette fois-ci, les Noirs ne sont pas relégués au second plan en tant que domestiques, idiots et inutiles. Poitier et Belafonte sont des héros présents et imposants. Aussi, les Indiens y sont représentés sous un jour nouveau, non plus comme des sauvages sans foi ni loi, mais forts d'une culture particulière. Sidney Poitier réussi à redéfinir les rôles, voire à les inverser, palliant ainsi à un manque incontestable du cinéma hollywoodien. La dizaine de ses réalisations donnera une grande importance à la réalité socio-culturelle des afro-américains et à leurs codes esthétiques.

En 1970, Ossie Davis, acteur, réalisateur et fervent militant du Mouvement des droits civiques, réalise pour sa part un film précurseur de la Blaxploitation : Cotton Comes to Harlem, adaptation du roman de l'auteur noir américain Chester Himes, Retour en Afrique. L'auteur et le réalisateur dépeignent successivement un Harlem violent, sensuel et fou, où sont réunis des éléments et types de personnages que l'on retrouve dans les films de Blaxploitation : les truands, mafieux, maquereaux, prostituées, la drogue, la pauvreté, mais aussi une perpétuelle joie de vivre, première forme de résistance à un système injuste.

"Sweet Sweetback's badasssss Song" : l'explosion afro-américaine dans le cinéma hollywoodien

Le premier film que l'on peut néanmoins définir comme étant de Blaxploitation est incontestablement Sweet Sweetback's Badasssss Song (1971), de Melvin Van Peebles, film afro-américain d'un genre nouveau. Le sexe et la violence sont les éléments principaux de l'intrigue, la résistance à la société blanche comme fil conducteur. Le héros, Sweetback, est joué par le réalisateur lui-même (il a aussi composé quelques morceaux de la bande originale). Parlant peu et agissant beaucoup, il s'improvise justicier –notamment contre des policiers blancs venant de passer à tabac un militant noir-, gagne un duel contre les gangsters par ses prouesses sexuelles et passe son temps à fuir. À l'image du réalisateur, le héros s'échappe d'un système dans lequel il ne se reconnait pas et qui le révolte. Le message est clair, et se confirme par la phrase sur laquelle s'achève le film : « WATCH OUT a baad asssss nigger is coming back to collect some dues… » (« Faites gaffe un sale cul de nègre va revenir pour prendre sa part…») L'engagement politique flirte avec une sexualité explicite, tant et si bien que le film est classé X à sa sortie, à la fois pour ses scènes érotiques que pour son discours racial. Melvin Van Peebles a voulu faire un film « coup de poing », véritable manifeste pour l'affirmation afro-américaine. Dès lors, le réalisateur est devenu le symbole de la fierté noire et de l'opposition radicale au système blanc. Il explique : « De tous les moyens mis en œuvre par le Blanc pour nous exploiter, le plus dommageable est la façon donc il s'y est pris pour détruire notre propre image », et affirme qu'il a donc voulu « faire un film victorieux. Un film dont les Noirs pourraient sortir la tête haute au lieu de s'éviter du regard. ». Le message politique, la violence, l'affirmation de l'identité noire américaine et la dénonciation de la réalité sociale : tout est rassemblé pour faire de Sweet Sweetback's badasssss Song le film le plus engagé de la Blaxploitation. Il sera d'ailleurs salué par les Black Panthers à sa sortie. En 2003, Mario Van Peebles (fils de Melvin) réalise un documentaire qui retrace les différents obstacles que son père a rencontré lors du tournage du film. Entre le manque d'argent, les menaces et hostilités des syndicats et le manque de soutien des studios hollywoodiens, le documentaire nous montre que ce n'est que grâce à la solidarité de la communauté afro-américaine que le premier film de Blaxploitation a pu voir le jour.

Après Sweet sweetback's badasssss Song, plusieurs films se sont imposés comme des classiques du genre. D'abord Shaft (1971), inspecteur charismatique arpentant les rues de New-York avec confiance. Puis le film d'horreur Blacula (1972), roi africain accueilli en Europe chez le comte Dracula lui-même, qui devient vampire et atterri aux États-Unis (une suite intitulée Scream, Blacula, Scream est sortie un an après). Mais aussi Cleopatra Jones (1973), agent spéciale de lutte contre la drogue, interprétée par Tamara Dobson, poursuivie par les hommes de main d'une mafieuse nommée Mommy. Dans Truck Turner (1974), Isaac Hayes incarne un chasseur de prime poursuivi lui aussi par un groupe de tueurs pour avoir éliminé un pimp réputé, issu d'un groupe de maquereaux aux styles plus excentriques les uns que les autres. Justement, l'excentricité est poussée à son paroxysme dans Willie Dynamite, où le héros possède une entreprise de prostitution de luxe. Dans The Black Godfather (1974), un jeune gangster noir monte une armée pour devenir le nouveau « parrain » de son quartier. La sortie en 1972 du film Superfly –connu pour l'excellente bande originale de Curtis Maylfield- a été, pour sa part, très controversée. En effet, des militants pour le Mouvement des Droits civiques ont reproché au film de démontrer que les initiatives politiques du mouvement sont inefficaces et que le trafic de drogue représente une meilleure perspective d'avenir pour les Noirs américains. D'autres pensent que Superfly est un film plus « de Blancs que de Noirs », et qu'il ne représente pas assez la communauté afro-américaine. L'idée d'engagement identitaire et social est donc implicitement liée aux films de Blaxploitation pour le public, et notamment pour le public noir.

Pam Grier : la « panthère noire » de la Blaxploitation

Beaucoup d'acteurs sont aujourd'hui reconnus pour leur participation aux films de Blaxploitation (Richard Roundtree, Isaac Hayes, Fred Williamson, Roscoe Orman, etc.). Mais une femme s'est rapidement imposée comme une icône du genre : Pam Grier. Incroyable à l'écran comme dans la vie, l'actrice a en effet jalonné le cinéma afro-américain des années 70, jusqu'à le faire revivre par son rôle de Jackie Brown dans le film-hommage du même nom de Quentin Tarantino. Le journaliste Alejandro Mims définit Pam Grier comme la « première féministe moderne du cinéma américain ». En effet, les femmes, et surtout les femmes afro-américaines, ont longtemps été cantonnées aux places sociales les plus dégradantes qu'il soit, et notamment à celle de véritables objets sexuels –violées par les maîtres du temps de l'esclavage, prostituées ensuite,…-, et dans le cinéma an tant que personnages de second plan, aussi attachantes soient elles, souvent ignares. La Blaxploitation elle-même a un rapport particulier aux femmes. Par exemple, la prostitution est représentée comme largement sulfureuse, sur le plan sexuel, et les maisons closes comme des lieux rassemblant les plus jolies femmes, habillées de tenues soit très sexy, soit inexistantes. Cette même exhibition féminine que l'on retrouve dans le Gangsta rap actuel. Pam Grier dépasse et explose ce cloisonnement par les rôles qu'elle interprète et notamment ceux de Coffy et Foxy Brown (deux films de Jack Hill, de 1973 et 1974). Dans le premier, l'actrice ne se cantonne pas à incarner une fille simplement sexy, au caractère sans profondeur. Elle y interprète une battante, qui cherche à redéfinir sa place de femme noire dans une société gérée par les dealers, les mafieux, les pimp (maquereaux) et les politiciens plus ou moins corrompus, sur fond de problèmes de drogue d'une jeunesse en perte de repères. Dans Foxy Brown, le fond social est aussi très présent, toujours par la drogue et la prostitution, présentées comme de véritables fléaux pour la communauté noire. Jack Hill, dans ces deux films, a un parti pris engagé évident, et notamment en faveur des femmes et de leur reconnaissance sociale.

Le ghetto urbain enfin représenté

Les héros ou personnages secondaires des films de Blaxploitation évoluent principalement dans l'univers des ghettos urbains. Ils sont tantôt justiciers, dealers, mafieux et maquereaux. La ville est représentée en tant que telle, plus ou moins brutalement. Les films deviennent révélateurs d'un style de vie jusqu'alors délaissé par le cinéma. Le mouvement Hip-hop et la littérature policière d'Iceberg Slim, Chester Himes ou Donald Goines mettront aussi en scène –voire plus- la culture urbaine, ses richesses et ses problématiques.

New-York est la ville la plus représentée de la Blaxploitation. On pense à Coffy, dite « la panthère noire de Harlem », ou à Shaft, qui déambule dans les rues de la Grosse Pomme dès le générique du film, accompagné par la musique d'Isaac Hayes, devenue plus célèbre que le héros lui-même (elle reçoit en effet l'Oscar de la meilleure bande originale en 1971). L'exemple est aussi représentatif lorsque dans Black Caesar James Brown entonne « I was born in New York City… ». Cette ville a toujours été un centre névralgique des imaginaires et de la création et un symbole de réussite sociale. On pense à la Révolution de Harlem –mouvement politique et culturel des années 1920-, et à plusieurs morceaux : le lancinant « New York New York » des Last Poets, « Harlem » de Bill Withers ou plus récemment « New York » d'Alicia Keys, et tant d'autres…

Los Angeles est la deuxième ville phare des films de Blaxploitation. S'y déroulent en effet Truck Turner, Hammer, Blacula ou encore Cleopatra Jones. La côte ouest des États-Unis représente tout le glamour et l'excentricité de la culture Funk, et se trouve être un univers souvent investi par différents types de cultures indépendantes.

Blaxploitation - B.O. Shaft

Quand la Soul et le Funk rencontrent la Blaxploitation

Enfin, la musique est sûrement l'un des éléments les plus d'importants de la Blaxploitation. D'une part, les bandes originales subliment les scènes, leurs donnent un sens et, de l'autre, les sonorités soul et funk surplombent le tout et ont une existence particulière –quelques fois d'une qualité largement supérieure aux films eux-mêmes-.

Certains films de Blaxploitation se sont véritablement imposés par leur bande originale. On pense évidemment à Shaft, et à la musique oscarisée d'Isaac Hayes, mais aussi à Superfly, où les morceaux soul de Curtis Mayfield ont permis de préserver une certaine « identité noire ». Les films de Blaxploitation sont convoités par les plus grands musiciens, attirés par l'opportunité médiatique qu'ils représentent. Bobby Womack, par exemple, s'est battu auprès de sa maison de disque (United Artist) pour réaliser la bande originale d'Accross 110th Street (1972), devenue un classique du genre et atteignant à sa sortie la sixième place des charts R'n'b. Chaque film de Blaxploitation est l'occasion de sortir une bande originale incroyable. C'est le cas avec la musique de Marvin Gaye pour le film Trouble man, celle de Roy Ayers et Dee Dee Bridgewater pour Coffy, ou encore avec la participation du groupe funk mythique Earth, Wind and Fire à la bande originale de Sweet Sweetback's badasssss Song. Sans oublier Black Caesar, film centré sur l'histoire d'un gangster charismatique, pour lequel la bande originale de James Brown, tout aussi charismatique, parait évidente.

Par la participation des plus grandes légendes de la Soul et du Funk, les films de Blaxploitation n'en finissent plus de mettre en avant les éléments fondateurs de l'identité afro-américaine. L'idée est simple : en voyant ces films, les spectateurs ont devant leurs yeux des acteurs noirs, la vie et les problématiques du peuple noir aux États-Unis, sur un fond musical noir américain. Il n'est plus possible de passer à côté d'une communauté longtemps dénigrée, sous-représentée et jusqu'à effacée de l'univers social américain.

En résumé, les afro-américains ont décidé dans les années 70 de ne plus se soumettre aux normes imposées par les Blancs aux États-Unis, mais de constituer leurs propres déterminations culturelles. Ils s'affirment alors comme une communauté à part entière, se marginalisant pour construire leur propre identité, la diffuser et l'expérimenter. Le collectif devient moteur d'émancipation, la culture commune permettant à chaque noir américain d'être fier de lui-même et de son histoire. Le « Black Power » n'est pas une vaine utopie, et l'arrivée de la Blaxploitation, le succès de la Soul, du Funk et même de certains ouvrages d'auteurs noirs américains démontrent que l'affirmation de soi et d'une communauté est possible.

Des mots de Martin Luther King s'imposent ici : « Pour retrouver le sens de notre personne, il faut délibérément cesser d'avoir honte d'être noir. Apprenons à nos enfants à marcher fièrement, la tête haute. Ne nous laissons plus séduire par ces crèmes blanchissantes qui nous promettent un teint plus clair. Inutile de traiter nos cheveux pour les faire paraître raides. (…) En s'acceptant tel qu'il est, le Noir permettra à l'Amérique de comprendre que l'intégration, loin d'être un obstacle, lui offre au contraire une chance de représenter une fraction de la beauté universelle ».

Aude Béliveau

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